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Le mémoire presenté devant la commission


Une société de coopération pour un Québec pluriel et égalitaire

Depuis 1961, CUSO a envoyé outre-mer plus de 11,000 Canadiens - dont près du tiers des Québécois- pour aider à éliminer la pauvreté et à créer un monde plus juste. Ces coopérants volontaires font l’expérience profonde et transformatrice de la diversité. Pour ceux et celles qui ont vécu cette expérience avec CUSO, l’Autre, cet Étranger, c’est nous. CUSO supporte du mieux qu’il peut nos coopérants à acquérir les connaissances et les compétences nécessaires pour devenir un citoyen du monde qui soit engagé et efficace.

Lors de leur préparation, les coopérants sont enseignés le phénomène de la pointe de l’iceberg : nos perceptions d’une autre culture ne sont pas représentatives de la culture en soi. Ainsi, nous devons ‘voir’, explorer la dynamique sous-jacente et éviter les stéréotypes. Les dérapages sont souvent attribués à cette vision simpliste.

Ces volontaires qui travaillent avec CUSO sont emblématiques du nouveau Québec. Ils et elles viennent de tous les milieux et de plus en plus des communautés récemment arrivées. A peine ici, ils donnent déjà pleinement.

Certains se poseront peut-être la question : pourquoi CUSO, un organisme dévoué au développement international, intervient-il dans le débat québécois sur l’accommodement raisonnable? Il y a péril dans la demeure. Ce qui est en jeu est l’image que nous avons de nous-mêmes et celle que nous projetons sur la scène internationale. Le Québec se voit comme une société d’Amérique francophone libérale, ouverte sur le monde et dont les fondations sont basées sur les valeurs d’égalité, de justice et d’équité.

Dangers

Malheureusement, les dérapages du débat sur l’accommodement raisonnable que le Québec a connu et qui a mené à cette Commission ont démontré des vulnérabilités et des failles à ce projet de société ouverte, généreuse et capable d’équilibrer le respect des différences et celui de créer des notions d’appartenance et de solidarité à des valeurs universelles.

Certains politiciens et médias ont utilisé ces failles pour entretenir ces peurs de l’Autre. C’est un jeu dangereux qui peut miner le tissu social de façon imprévisible et irrévocable. A son extrême, cela mène au Rwanda et à la Yougoslavie. Nous y sommes loin : même le discours raciste de Le Pen et compagnie a peu d’écho ici. Cependant, le Québec est vulnérable à une version nord-américaine du « mal hollandais » : celui d’une société libérale qui n’ose plus réconcilier les différences et qui au nom de l’égalité et de la préservation de l’identité nationale adopte des politiques musclées d’intégration qui exigent à terme l’assimilation.

CUSO intervient car il est inquiet du bien-être d’une société dynamique et créatrice dont une condition essentielle de succès est de demeurer terre d’immigration, terre d’asile et terre d’accueil. Il le faut aussi car les expériences québécoises et canadiennes ont une grande pertinence pour de nombreux –et relativement nouveaux- états postcoloniaux.


Opportunités

Qu’on appelle cela interculturalisme ou multiculturalisme importe peu. Vu de l’extérieur du pays, ce sont les éléments communs de ces modèles qui ressortent.
Nous avons réussi à créer une société complexe où de nombreuses for
mes d’appartenance sont possibles, où un individu peut assumer de multiples identités et où des perspectives historiques différentes peuvent se côtoyer et se nourrir. En transformant radicalement et de façon relativement paisible notre société, nous avons démontré qu’une logique d’État-nation –dominante durant l’époque moderne- n’est pas nécessaire pour la survie et de l’épanouissement d’une société. Notre expérience constitue un phare pour de nombreux pays en apparence récents, mais qui possède une histoire riche et complexe et qui ont en leur sein des nations, des groupes ethniques, et plusieurs langues et religions.
D’ailleurs, l’expérience de la coopération reflète une valeur sous-estimée de la diversité; les volontaires répètent à maintes reprises avoir reçu plus qu’ils ont donné. Un échange qui transforme. Ce phénomène est accessible à tous, même ici, dans notre Québec pluriel. Toutefois, il ne faudrait pas sombrer dans le romantisme de la diversité. Ainsi, un rapport de l’UNESCO a démontré que 68% des échanges culturels renforcit les préjugés plutôt que d’ouvrir l’esprit. D’où le besoin de percevoir au-delà de la pointe de l’iceberg.

Les coopérants bénéficient d’une préparation avant le départ, bien que cette préparation n’est pas gage de succès : la responsabilité incombe à l’individu de s’adapter et d’être flexible au-delà de l’apprentissage théorique. Et nous, comme société, comment peut-on se préparer? Dans plusieurs pays, l’étranger est accueilli avec générosité, au-delà des institutions. Ne préparions-nous pas également au Québec il n’y a pas si longtemps une assiette supplémentaire pour l’étranger qui arrivait à l’improviste?

Je préfère -et je suis fier de- ce Québec pluriel qui émerge de nos réalités historiques et sociales. Le Québec pluriel a connu une histoire avant les Européens et continuera à évoluer dans le futur d’une façon qui est imprévisible. D’où les incertitudes, mais surtout, les nouvelles possibilités. La question est de savoir si nous insisterons sur une vaine tentative réductionniste de vouloir créer une culture nationale, une seule langue, une seule histoire, une seule tradition et une identité nationale commune auxquelles tous les citoyens devraient se rallier. Cela mènera inévitablement à un échec.

L’alternative est ce Québec pluriel, en perpétuelle mutation, excitant et rempli d’espoir.

Ce dynamisme et ces forces créatrices (qui n’oublie pas ses passés) sont absolument nécessaires pour répondre à nos défis de société. Cependant, ce Québec « arc en ciel » inquiète plusieurs de nos concitoyens. Il faut reconnaître l’angoisse et l’anxiété de ceux-ci. Mais il faut également comprendre la véritable source de cette inquiétude. Relève-t-elle du contexte de la mondialisation et de la précarité économique de plusieurs? Des repères culturels remplacés par l’isolement, le vide d’une société de consommation et de téléréalités insipides?

Que faire?


Il faut faire beaucoup plus pour célébrer notre diversité comme élément fondateur de la nation québécoise. Il faut confronter les mythes et la désinformation lorsqu’ils sont répandus de façon irresponsable. Il ne faut pas se taire lorsque nous sommes accusés de rectitude politique, l’argument-massue de ceux qui parlent par code.

Pour continuer de bâtir ce Québec pluriel, il faut continuer de renforcer ces fondations. Trois éléments sont clefs.

La défense des droits de la personne accompagnée d’un accès réel à la justice. (C’est un thème sur lequel CUSO travaille avec nos partenaires dans les pays du sud. Malgré de différents contextes, les problématiques ont d’étonnantes similitudes avec les défis que nous connaissons au Québec). Ces droits fondamentaux parfois peuvent rentrer en conflit apparent ou réel. Avec l’arrivée des Chartes, nos institutions juridiques québécoise et canadienne ont effectué un travail remarquable et judicieux pour conserver l’équilibre entre les droits individuels et collectifs, même si les Cours savaient que les jugements ne seraient pas populaires. Les Cours ont largement assumé leurs responsabilités de défendre les minorités et les libertés individuelles.

De plus et c’est important de le souligner dans ce débat, nous avons créé des mécanismes de conciliation informels et formels qui permettent d’arriver à une entente commune. Nous prouvons chaque jour que nous sommes capables de dialogue avant les recours judiciaires. Ce sont les valeurs universelles véhiculées par les Chartes qui nous permettent de formuler des actions concrètes.


L’égalité socio-économique

Ici le bât blesse. Je ne ferai pas ici le portrait des difficiles réalités économiques et sociales que connaissent de nombreux immigrants. Il y a encore toujours trop de portes fermées que ce soit par les intérêts corporatistes des ordres professionnels, par un laxisme d’institutions publiques qui n’osent plus croire en eux-mêmes ou par un racisme latent. C’est une triste ironie que certains excellents candidats viennent frapper aux portes de CUSO pour un poste à l’étranger car ils sont incapables de percer dans leur domaine au Québec.

Sans nécessairement être impliqué dans la mise en œuvre de solutions, le Gouvernement du Québec doit devenir plus actif pour s’assurer que les portes soient ouvertes à tous et que les services existent pour aider ceux et celles qui tentent un nouveau départ. Un des partenaires de CUSO au Québec, Carrefour Jeunesse Emploi –dont le premier centre fut établi dans l’Outaouais- fait un travail remarquable et concret sur ces questions Mais beaucoup plus doit être fait : des cadres d’action pour mieux réduire la pauvreté et des ressources financières et humaines supplémentaires sont nécessaires pour supporter les efforts de la société civile.


La participation politique et civique

Depuis 1961, l’expérience de CUSO démontre une volonté réelle de nombreux citoyens québécois à vivre la solidarité avec des individus, des organisations et des communautés qu’ils ne connaissaient pas auparavant. Via ce processus de transformation mutuel, des liens se forment et un capital social se crée. Notre expérience quotidienne démontre que diversité et bâtir des communautés peuvent aller de pair. Néanmoins, les gens doivent se reconnaître dans les structures politiques. Il reste beaucoup de travail à accomplir pour refléter notre nouvelle diversité dans la bureaucratie et les élus du gouvernement québécois

Et n’oublions pas

Les questions interculturelles ne forment qu’une dimension du savoir vivre ensemble au Québec. Cette Commission se penche sur cette dimension mais nous pourrons nous épanouir que si nous adressons aussi les questions posées par les communautés anglophones et celles des Premières Nations.

The contribution of the English speaking community of Quebec –itself very diverse- needs to better recognized and valued by all Quebecers. We collectively do a poor job at this. The « we » used by some too often excludes « them ». Moreover, the well being of this community has become fragile and, as a society, we must do more to ensure that it can prosper. 30 ans après la loi 101, il faut enterrer à jamais les stéréotypes des méchants anglais rhodésiens et des francophones en péril envers et contre tous. Les francophones doivent assumer leur rôle de majorité généreuse et soucieuse du bien-être de toutes les composantes de la société québécoise.

Le défi est encore plus grand avec les Premières Nations. Au fil des ans, CUSO a tissé quelques liens entre communautés autochtones du Sud et celles du Canada.

Malheureusement, elles comparent souvent la négligence, la discrimination et la pauvreté scandaleuse qu’elles subissent. Tant que nous ayons pas adressé les revendications de ces nations, reconnu concrètement leurs droits, et leur accorder leur juste part dans nos narrations historiques, nous ne mériterons pas l’appellation de société juste.

Conclusions

Il est possible de bâtir une société de coopération et un Québec pluriel. Pour ce faire, il faut une éthique de conciliation basée sur les valeurs des droits de la personne des Conventions Internationale et de nos Chartes.

A l’intérieur de ce cadre, les pratiques d’harmonisation interculturelles sont évidemment un rouage nécessaire et essentiel. L’alternative est le monde des peurs, des murs et de l’intégration à saveur assimilationniste. Ce n’est pas ce que nous sommes et cela ne doit pas devenir notre avenir.

La société québécoise peut démontrer que nous pouvons puiser dans la richesse des mondes afin que notre avenir soit un reflet de la diversité à son meilleur. L’expérience canadienne et celle du Québec ont beaucoup en commun. Nous avons de réels défis, certes, à réconcilier diversité et justice sociale. Mais, c’est en cherchant des solutions pragmatiques et quotidiennes de coopération que nous pouvons développer le pays dont nous rêvons (au-delà de la question nationale) et offrir à d’autres sociétés plurielles un autre savoir-vivre –celui de l’espoir, du dialogue et de la solidarité.

Jean-Marc Mangin
Directeur Général
CUSO

(www.cuso.org)


NOTE Pour plus d'informations sur la commission Bouchard-Taylor, cliquez ici

 
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